Bipolarité, rien n’est définitif

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À 19 ans, âge de tous les projets, Agathe Lenoël est diagnostiquée bipolairlenoel3©DRFPe I*. Aujourd’hui à 38 ans, jeune maman, rédactrice, elle publie Qui suis-je quand je ne suis pas moi ?, un témoignage courageux et généreux sur ses années de « colocation » avec cette pathologie. Un livre pour aider les autres malades dans leur combat, remercier ceux qui l’ont fidèlement soutenue et raconter aussi « combien la lutte vaut la peine, combien la route est belle ».

Selon les chiffres cette maladie toucherait 1 à 4% de la population française soit plus de 660.000 personnes ! Autrefois, on parlait de troubles maniaco-dépressifs. Coming-out de people, d’artistes et séries TV (Carrie Mathison dans Homeland) ont mis récemment sous les projecteurs ce diagnostic psychiatrique baptisé désormais bipolarité.

La métaphore du thermostat. La bipolarité est une maladie des émotions. Échec en études ou professionnel, rupture amoureuse, deuil, stress… sont autant de blessures de la vie qui fragilisent certains et ont un impact sur un système affectif plus vulnérable. « L’humeur ne se limite pas à colorer le monde, elle est la base de nos perceptions vitales, de nos actions, de nos projets. Elle impulse et façonne notre existence et notre vie » explique le Professeur Marc-Louis Bourgeois. Quand le thermostat de l’humeur se dérègle, notre vision du monde aussi. Selon les cas diagnostiqués (3 types), se déclenchent alors phase maniaque et phase dépressive. Le but du traitement alors engagé est de rétablir cette « nuance ».

Comme un roman. Avec une lucidité exacerbée et une mémoire implacable Agathe Lenoël croque en dix chapitres ses périodes de phas1507-1es maniaques et les décodent en faisant référence à de nombreux ouvrages publiés sur le sujet. Selon les lieux géographiques de leur déclenchement, la jeune femme sera admise dans des centres à Nantes, à Paris, en Bretagne ou en Corse. La carte de France hospitalière n’est pas à son avantage… Riche de ses études littéraires, de rencontres exceptionnelles (la famille Klossowski de Rola-Balthus, Henri Bauchau), forte de son talent de rédactrice, ce livre se lit vraiment comme un roman. Certaines scènes, malgré leur contexte douloureux et pathétique, sont d’une grande poésie, très esthétiques, proches de plans cinématographiques.

J’ai tendu des cordes de clocher à clocher; des guirlandes de fenêtre à fenêtre;
des chaînes d’or d’étoile à étoile, et je danse
.

Arthur Rimbaud

Préserver son moi.  Dans son désir tenace de combattre et de comprendre sa bipolarité, la jeune femme a donc  « dans le champ du malheur planté une objection (Henri Bauchau) ». Tout mettre en œuvre pour que cette maladie, les traitements (thymorégulateurs, antipsychotiques, psychothérapie…) ne passent pas à la moulinette et broient sa personnalité profonde. Affronter le regard des autres, continuer son métier malgré les effets secondaires des médocs, envisager une maternité… Ce livre est aussi une belle leçon de volonté.

Son « matelas de survie ». Une famille présente (chacun à sa manière), des amis fidèles, un mari qui l’a portée (dans tous les sens du terme) même quand le doute s’installait : « Bernard, et si tu n’existais pas, si je t’avais inventé ? », certaines équipes soignantes, Agathe affirme que sans  « cet environnement rassurant, de l’existence de croyances et de valeurs suffisamment chargées d’émotions positives » pas de retour à la confiance. Confiance, le maître-mot pour envisager tout retour à l’apaisement.Lenoel1©DRFP

Aujourd’hui. Sereine devant une « noisette » à une table du Select, Agathe, perfecto et jean, vous interroge sur vos relations avec vos enfants, réfléchit à un engagement possible dans une association où elle aurait toute légitimité à s’exprimer. « La bipolarité c’est un rapport au monde fragile… je l’accepte » me dit-elle en filant chercher sa fille à la crèche.

Un témoignage intime et vivant à lire pour changer définitivement notre regard souvent méfiant, voire injuste, sur les bipolaires.

Christine Fleurot

*Caractérisé par un ou plusieurs épisodes maniaques ou mixtes et des épisodes dépressifs d’intensité variable.
Qui suis-je quand je ne suis pas moi ? Agathe Lenoël – Éditions Odile Jacob – Sortie 14 octobre 2015

Outre les nombreux livres référencés dans son livre,  Agathe Lenoël nous conseille de lire :
La Femme qui tremble – Siri Hustvedt- Actes Sud
L’homme qui prenait sa femme pour un chapeau – Oliver Sacks – Points-Essai
Manie et Dépression, comprendre et soigner le trouble bipolaire – Professeur Marc-Louis Bourgeois – Odile Jacob, 2007
Association à contacter :  Argos 2001

 

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