Pont-Aven, un musée au Far-West

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Longtemps la majorité des Français a ignoré la Bretagne, province difficilement accessible et arriérée, bref… le Far-West ! Ce qui changea tout fut le Chemin de Fer de l’Ouest dont les belles affiches multicolores, devenues objets de collection, montraient sous une forme enjolivée stations balnéaires, bretonnes en coiffe, pardons religieux et autres fêtes folkloriques. Les touristes français, mais aussi étrangers, furent séduits.

Pont-Aven américain. Dans les années 1850, Pont- Aven comptait 200 peintres sur une population de 2.000 habitants. Le premier « Pont-Aven, cité des peintres » comme le disent les panneaux à l’entrée du village, fut d’abord américain, ce qui pourrait expliquer la présence relativement nombreuse l’été de touristes venant de l’autre côté de l’Atlantique. Ainsi, en juillet 1864, un jeune peintre, Henry Bacon, allait rejoindre Quimper, où il devait prendre  le train dans une diligence venant de Concarneau qui fit halte à Pont-Aven. Il tomba sous le charme du lieu : « C’est le plus joli village de France que j’avais vu jusqu’à présent, avec son pont étrange au-dessus d’une rivière rapide, qui fait tourner plusieurs roues à eau pittoresques et s’en va vers la mer à peu de distance » De retour à Paris, il en parle à ses amis, notamment à Robert Wylie, peintre et correspondant d’un journal de Philadelphie, qui vint à Pont-Aven et fut rejoint par d’autres jeunes artistes américains originaires de  Philadelphie.

Pont-Aven, ville de Gauguin. Les Français ne se souviennent guère de cette première vague. Pour eux, la petite ville portuaire, c’est Gauguin, le peintre maudit, qui de son vivant n’a quasiment vendu aucune toile. Lors de son premier séjour en 1886, à 38 ans, il est déjà peintre, mais un peintre sans le sou, ce qui explique son choix de « faire de l’art dans un trou » où les aubergistes acceptaient le paiement par toiles. Gauguin fit quatre autres séjours avant de partir pour les îles et y mourir. Pont-Aven est devenu, grâce à lui, un haut lieu de la peinture connu dans le monde entier. Il y peignit des toiles remarquables, notamment par le jeu des couleurs franches et vives et l’originalité des thèmes, que l’on admire dans tous les grands musées du monde, mais… pas à Pont-Aven.

L’École de Pont-Aven. Surtout, se sont agglomérés autour de lui d’autres peintres, dont certains devinrent illustres, Émile Bernard, Paul Sérusier, soit l’École de Pont-Aven. Prenant de la distance avec l’impressionnisme, ils définissent un style original, le synthétisme. C’est l’explosion de couleurs pures posées en aplat, la schématisation et la simplification des formes sans perspectives ni modelés, la peinture de mémoire et pas sur le terrain et l’influence de l’art du vitrail (« le cloisonnisme ») et des estampes japonaises.

Le credo de Gauguin est étonnamment moderne :
« Ne copiez pas la nature, l’art est une abstraction, créer, c’est le seul moyen de monter à Dieu »

Le nouveau musée de Pont-Aven. L’auberge accueillante de Julia Guillou, où a vécu Gauguin, avec la pension Le Gloanec, témoigne de l’aventure de cette école. Le second musée l’a annexée, doublant la surface du musée existant (1.700 m2), la salle à manger de l’auberge devenant salle de conférences et les ateliers d’artistes, les bureaux du musée. L’ensemble s’insère parfaitement dans le tissu urbain. L’intérêt de ce nouveau musée, inauguré en mars 2016, est principalement historique et pédagogique. Il fait comprendre à quel point Gauguin a permis à d’autres peintres de trouver leur style. Comme dans beaucoup de musées récents, une place importante est faite aux outils multimédias (bornes interactives, points d’écoute, livres sonores). Ils ressuscitent la vie à Pont-Aven à la fin du 19è siècle. Pour « tout » voir le  visiteur ne doit pas être chiche de son temps, mais les sièges sont rares… Les salles sont organisées par couleurs, celles du tableau-manifeste de Sérusier peint sous la dictée de Gauguin.

« Chefs d’œuvre » absents. En dépit du dynamisme de l’association des Amis du Musée (600 membres) et de la générosité d’entreprises locales et régionales qui a permis l’achat d’un dessin de Gauguin, il est peu probable que les toiles bretonnes les plus célèbres reviennent un jour à Pont-Aven. De Gauguin, l’on peut voir seulement des gravures (zincographies), un pastel et deux  toiles prêtées par le Musée d’Orsay. Paul Sérusier et Émile Bernard sont bien représentés, de même qu’Henri Moret et Émile Shuffenecker. D’autres peintres moins connus sont présents. Le musée ne se limite pas à l’École de Pont-Aven. Maurice Denis, considéré comme un Nabi, est présent avec des paysages bretons.

Expositions temporaires. Le second étage leur semble réservé. La première était consacrée aux Rouardfamille de peintres et de collectionneurs qui a entretenu de nombreux liens avec Pont-Aven et ses artistes. La venue d’un public nombreux, 30.000 visiteurs au bout de six semaines, récompense la conservatrice, Estelle Guille des Buttes-Fresneau, qui vient de fêter ses dix ans au musée.

Ne pas quitter le musée sans jeter un coup d’œil sur le jardin intérieur qui reprend les contours d’une toile exposée au musée. Comme ce petit port de marée a été en partie protégé, une promenade s’impose (si possible pas un jour de marché, si vous voulez éviter les bousculades…). Les galeries de tableaux ont proliféré, la quantité l’emportant sur la qualité. Un sentier du douanier permet de longer l’Aven. Le Bois d’Amour, qui a inspiré plusieurs peintres est proche. Plus loin, au Pouldu ou à Portmanech vous pouvez rechercher les traces de peintres de l’école de Pont-Aven, ils y ont séjourné.

Pierre-Yves Cossé
Un Breton de Paris
Fragments (septembre 2016)

Musée de Pont-Aven

 

 

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