Laurence Cossé, tenir la brutalité du monde à distance

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À la question pourquoi écrivez-vous, Jean Dutourd répondait : « il est dans ma nature d’écrire comme dans celle des chats de miauler ». Laurence Cossé¹, écrivain, nous confie dans ce portrait intimiste d’une femme de lettres sa passion pour la littérature et nous parle à livre ouvert de son métier. 

L’autre scène. Laurence vient d’une famille nombreuse, c’est une enfant lectrice, rêveuse et solitaire. Ce qu’elle appelle « un dérèglement de la sensibilité » lui fait percevoir très jeune que si le monde est brutal et
tragique, il existe une autre scène, celle de l’imaginaire, où l’on peut donner libre cours à son expression sans risquer d’être brutalisée.

Après son bac, son père lui propose de prendre son temps pour réfléchir à ce qu’elle a envie de faire. Elle  se souvient d’avoir été choquée par cette idée, elle a envie de travailler ! Laurence fait Sciences Po, son droit, une école de journalisme, mais trouve à ces études moins d’intérêt qu’au club de Jacques Delors, Échanges et projets, où l’entraînent des amis. Elle est journaliste dix ans au Quotidien de Paris. Son premier roman paraît l’année de ses trente ans (Les chambres du Sud, 1981, Gallimard). Elle abandonne alors le journalisme pour la littérature. C’est qu’elle a eu trois enfants en quatre ans… Son théorème ? « Il est possible de travailler et d’écrire, de travailler et d’avoir des enfants, mais il est impossible de travailler, d’élever des enfants et d’écrire ! »

Concilier écriture et vie privée.  L’auteure a toujours eu un coin pour travailler, une chambre de bonne au 6e étage où elle est seule à aller : « Une pièce bourrée d’archives et de bouquins, mais ordonnée ». Quand ses enfants étaient petits, elle a toujours commencé ses journées par les obligations domestiques : le bien-être du collectif familial était sa priorité. Le temps dévolu à l’écriture en dépendait.  « Tout s’arrêtait quand un enfant était malade ». Elle se rappelle pourtant que la lourde contrainte représentée par la responsabilité d’une famille l’a aussi puissamment ancrée dans le réel, structurant fermement son temps et son psychisme.

Métier auteur. Un écrivain est seul : il est son commanditaire, son patron, son ouvrier, son contremaître. Les ©Laurence Cossé-Midetplusrevenus sont irréguliers et aléatoires : on ne sait pas combien de temps prendra l’écriture d’un livre, jamais sûre de le mener à bien, ni s’il sera bien reçu ou non. Il y a les moments d’inspiration et des pannes, des périodes pendant lesquelles on n’a rien à écrire. Jusqu’à ce que, un jour, à nouveau, une idée arrive, un peu comme un coup de foudre, assez puissante pour que l’auteur sache qu’il va passer longtemps en sa compagnie…

Un équivalent au travail d’écriture ? « La passion amoureuse », nous dit-elle,  « il y a la même intensité, le même engagement, cela prend toute la place. » Umberto Eco l’a dit sans détour, écrire est un plaisir… érotique !

S’autoriser à écrire. Si l’écriture est une une joie pour elle depuis sa prime enfance, Laurence a mis plusieurs années à s’autoriser à écrire, pensant qu’il y avait des choses plus importantes à accomplir : « Il y a tant à faire pour la justice et la solidarité, pour les autres.  » Et puis elle a cédé : « J’ai été rattrapée par ma nature… »  N’est-ce pas une belle façon de tenir la brutalité du monde à distance ?

Marie-Hélène Cossé

¹Laurence Cossé, journaliste, critique littéraire, a publié une douzaine de romans et un recueil de nouvelles, principalement aux Éditions Gallimard. Elle a participé à la rédaction d’un ouvrage collectif² sur la place du temps de travail en France et à la création en 1985 d’une association de lutte contre le chômage avec Jean-Baptiste de Foucauld, Solidarités Nouvelles face au Chômage, qui propose aux chercheurs d’emploi un soutien personnalisé grâce à un réseau d’accompagnateurs bénévoles à travers toute la France.Elle a reçu en 2015 le Grand prix de littérature de l’Académie française récompensant l’ensemble de son œuvre. Son dernier roman : La Grande Arche (Éditions Gallimard, janvier 2016). 

Questions Mid&Plus

-Change-t-on ? Style et pensée évoluent. Mes livres ont autant changé que moi.
Avez-vous un livre préféré ? Je n’ouvre jamais mes livres. Je ne pense qu’à celui que je suis en train d’écrire.
L’angoisse de la page blanche ? L’écriture est le centre de ma vie. Quand je n’écris pas, je vis normalement, je m’active, mais avec un manque, une inquiétude de fond : aurai-je un jour à nouveau quelque chose à écrire ? Quand j’ai un livre en train, je me ressoude. Les difficultés sont nombreuses, mais leur solution est une question de travail. Il suffit de trouver du temps pour écrire tous les jours.
Quel avenir pour le livre ? Le corps du livre, la matérialité du livre, est en train de disparaître et je regretterai que le monde de demain soit privé de la présence physique des livres.
Un livre à nous recommander ? Benvenuta ou la confession anonyme de Suzanne Lilar, mère de Françoise Mallet Joris (Éditions Gallimard, 1983). 

 

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