La beauté d’une ville

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Une cinquantaine d’architectes, urbanistes, paysagistes et autres experts apportent leur réponse, au Pavillon de l’Arsenal, à la question : « Qu’est-ce qui fait la beauté d’une ville ? » La réponse ne se limite pas à l’harmonie des formes, elle est multiple -son site, sa morphologie, ses bâtiments, ses jardins, ses habitants, son hospitalité- et donne lieu à des controverses, notamment esthétiques, à travers les siècles.

Le fleuve

Pour Paris, les premiers débats sont apparus à la fin du XVIIIe siècle et n’ont pas cessé depuis. La querelle portait sur le rôle du fleuve, l’opposition entre l’activité fluviale nourricière et le respect de l’ordonnance des palais du Louvre et des Tuileries. Les Parisiens prennent leur eau dans la Seine, s’y lavent, se baignent, y font leurs achats. Les bords sont encombrés d’embarcations de toute sorte, dont des bateaux-lavoirs. Un plan d’aménagement de la Seine (1758-69) décide d’élargir l’espace, de créer un nouveau paysage fluvial (ce concept aura de l’avenir) : quais plus larges, destruction de maisons, en particulier des maisons à étages sur les ponts, suppression des bateaux lavoirs. La circulation le long des quais devient continue, mais les Parisiens sont éloignés de leur fleuve. Sous l’ère Pompidou, l’éloignement s’accroit avec les voies sur berge, alors que les habitants de Paris veulent récupérer leur fleuve. Les expériences de fermeture le dimanche (1996) sont un succès, Parisiennes et Parisiens  se promènent sur les voies, seuls ou en famille, des guinguettes s’ouvrent, d’autres préfèrent prendre un bain de soleil, en attendant de pouvoir se baigner, selon la promesse d’un maire de Paris, Jacques Chirac En attendant, ils doivent se contenter de l’ersatz  de Paris-Plages. Si la voie rive gauche a été supprimée, la voie rive droite subsiste. La querelle n’est pas close.

Esthétique des nécessités, la ville confortable

Le problème permanent de la ville est de concilier les nécessités fonctionnelles, les exigences du vivre-ensemble avec l’esthétique. La négociation est permanente. L’utilitarisme n’est pas nécessairement incompatible avec la beauté. Le plus facile est probablement le mobilier urbain. Il peut même contribuer à l’attrait de la ville : bouches de métro Guimet malheureusement devenues rares, colonnes Morris, réverbères, corbeilles, boîtes aux lettres, feux de circulation. Ajoutons les taxis, le tramway (comme à Montpellier), voire les camions poubelles, qui peuvent avoir une valeur esthétique. Constatons qu’à Paris la préoccupation économique l’a souvent emporté et que les réussites sont rares. Pour le piéton parisien, le plus important est le trottoir qui assure sa sécurité et son confort. Pendant des siècles, le Parisien  en était privé et il était menacé par des véhicules de toute sorte. Sa généralisation ne remonte qu’au milieu du XIXe siècle. Il faut sans cesse le défendre, contre la voiture au nom de la circulation automobile, le vélo et la moto qui y stationnent et actuellement contre les terrasses dites éphémères des restaurants et cafés, dont l’intérêt et le charme sont souvent réels.

La ville verte

Il a fallu attendre Napoléon III pour que l’importance des espaces verts et des jardins soit reconnue, mais les Bois de Vincennes et de Boulogne se situent à la périphérie. Des dizaines de milliers d’arbres d’alignement sont plantés dans les grandes artères et boulevards. Jacques Chirac, maire, multiplie les espaces verts. La municipalité actuelle végétalise. Les surfaces d’environ 4 mètres, au pied des arbres, couvertes de grilles sont remplacées par de la végétation sauvage, mais le problème de leur entretien n’est pas résolu. La végétalisation des toits est plus fréquente. La nécessité de décarboner la ville dans un délai de quelques années devient l’exigence majeure, au détriment d’autres valeurs, dont la beauté. C’est peut-être le retour à des utopies urbaines comparables à celles des socialistes du début du XIXe, Fourrier, Cabet. La ville de demain serait sans voitures, sans usines, silencieuse, artisanale, végétalisée, dépolluée et sans affiches publicitaires. Le piéton y est roi et les activités ludiques dominent. Ce serait cela la belle ville. Des réalisations vont dans ce sens, nouvelles formes de mobilité (vélo) réduction de la place de la voiture, sauvegarde de la biodiversité.

Limites de la beauté

Une première limite est l’inégal accès à la beauté. Beaucoup de Parisiens y sont peu sensibles ou plutôt ne partagent pas la conception que s’en font les autorités, voire les touristes. Qu’est-ce que la beauté de Paris pour un visiteur chinois guidé par une agence de voyages qui valorise quelques grands bâtiments, en commençant par la Tour Eiffel. Est-il possible de mettre d’accord tous les usagers de Paris sur sa beauté, actuelle ou en devenir, de la partager ? Tâche d’autant plus difficile que le regard change et que ce qui était jugé beau devient laid. L’inverse est encore plus net. Le néogothique du XIXe ou le style Napoléon III, longtemps vilipendés, sont réhabilités. Les bâtiments industriels (usines, silos), voués à la démolition en cas d’arrêt de l’activité, sont transformés et rénovés, certains devenant des objets d’art. La question de savoir ce qu’il faut garder, dans une période de mutations économiques et sociales rapides, n’a jamais été aussi aiguë. La monochromie de Paris, le blanc et le gris des toits, est critiquée. Place à la polychromie. Des murs pignon sont bariolés.

Autant de questions et d’histoires qui invitent les visiteurs à parcourir Paris depuis le XVIIIe siècle, un pied dans l’histoire, l’autre engagé sur les chemins de la transition écologique.

Pierre-Yves Cossé

La beauté d’une ville, controverses esthétiques et transition écologique à Paris, exposition présentée jusqu’au 26 septembre 2021 au Pavillon de l’Arsenal, 21 boulevard Morland, 75004 Paris.

« Paris est pour un riche un pays de Cocagne :
Sans sortir de la ville, il trouve la campagne ;
Il peut dans son jardin, tout peuplé d’arbres verts,
Recéler le printemps au milieu des hivers ;
Et, foulant le parfum de ses plantes fleuries,
Aller entretenir ses douces rêveries.»
Les Satires, VI, 1666 – Extrait des Embarras de Paris de Nicolas Boileau (1636-1711)

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