Sylvie Le Bihan ou le passé imprévisible

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Ce qu’elle nomme « l’accident » se produit l’été de ses 17 ans quand, élève brillante reçue au bac avec mention TB, prête à entrer à Sciences-Po, elle part comme monitrice dans un camp de vacances. Sylvie Le Bihan choisit de parler de son viol dans son troisième roman. Mais où finit la réalité et où commence la fiction ?

La réalité. Rien ne la préparait à vivre ce viol. Née dans une famille aisée et littéraire, Sylvie Le Bihan s’apprêtait l’été de son bac à suivre un destin brillant, tout tracé. Elle décide de ne pas porter plainte. Dans sa famille, explique-t-elle, la maxime est « On efface tout, on recommence Et puis pour porter plainte il faut être assez forte » ajoute-t-elle. Elle voit un psy, un peu, mais c’est tout et si elle avoue s’être parfois servi de ce qu’elle appelle « un crime »  ou « un massacre » comme d’un paravent dans ses relations aux autres, elle dit être devenue après l’accident une femme plus dure, plus exigeante, notamment avec elle-même, un peu comme si elle recherchait cette douleur pour mieux la maîtriser…

« Dans la zone de confort dans laquelle certaines personnes se maintiennent, leur traumatisme devient leur nouvelle identité. Or, il faut repartir sur un projet, ne pas être une victime. »

©Sylvie Le Bihan - Mid&PlusC’est ce qu’elle fait en partant vivre à Londres où elle travaille comme chasseur de tête. Elle ne commence à parler vraiment de son viol qu’à 37 ans, avec ses amies, alors qu’elle quitte son premier mari. Si son premier roman¹ n’en parle pas (il a pour sujet les violences conjugales), ni son deuxième² (il traite de l’homosexualité liée à l’inceste maternel), il est le sujet central du livre qui vient de sortir³. Impressionnée par l’honnêteté de ses lecteurs, elle en a eu assez, dit-elle, de se cacher derrière les personnages de ses livres.

 « On a l’impression que cela ne laisse pas de trace. Je pensais que mettre une couverture allait me permettre d’oublier. Or cela demande une énergie très négative de se mentir à soi-même. »

La fiction. Dans son roman³ à tiroirs façon thriller (nous sommes maintenus en haleine jusqu’à la fin), écrit sous forme d’une lettre adressée à son amant alternant passé et présent, Hélène la narratrice, tout comme l’auteure, a passé de nombreuses années à omettre les dégâts d’un soir d’été. Elle n’a pas porté plainte, tout comme elle, jusqu’au jour où un incident la fait sortir de son amnésie :

« sans laquelle elle aurait continué à vivre sans souvenirs et sans ce sentiment incompréhensible de culpabilité commun à toutes les victimes du viol… À 47 ans, je boitais depuis des années sans le savoir. »

Où est la fiction, où se trouve la réalité dans ce livre bouleversant qui raconte les liens tissés par Hélène avec elle-même et son entourage après son viol : sa famille, ses amis, ses amants. Sylvie Le Bihan demeure elle aussi un mystère. Belle femme brune, toute vêtue de gris et de noir, « comme une souris », avec des vêtements vagues pour cacher ses formes jusqu’à la vieillesse qu’elle dit, d’un air mutin, attendre avec impatience pour ne plus être l’objet du désir…

Marie-Hélène Cossé

¹L’autre (Éditions Seuil, 2014).
²Là où s’arrête la terre (Éditions Seuil, 2015).
³Qu’il emporte mon secret (Éditions Seuil, 217 pages, janvier 2017).

LA QUESTION DE MID&PLUS©Pure People-Sylvie Le Bihan

Est-ce compliqué d’être la « femme de » ? Je ne savais pas qui était Pierre Gagnaire avant de le rencontrer et je ne m’intéressais pas du tout à la cuisine ! Je travaille avec lui depuis. Comment se voir sinon ? C’est lui qui m’a convaincue d’écrire mon premier roman à partir des nombreux manuscrits qu’il a découvert dans mes tiroirs. Il ne lit mes romans qu’une fois publiés, jamais avant. Si j’écris tout le temps, dans la cuisine, à bord d’un avion, dans une chambre d’hôtel, j’ai toujours un cahier avec moi, cela reste un passe-temps.
Petite bibliothèque du gourmand écrit en collaboration avec Pierre Gagnaire
(Éditions Flammarion, 2013).

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