L’alcool, concentré de souffrances au féminin

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Dans l’imaginaire collectif, encore aujourd’hui, les femmes « alcooliques » ressemblent à Gervaise, l’héroïne de Zola dans l’Assommoir, autrement dit des femmes précaires. Or, les femmes qui ont un problème avec l’alcool ne sont pas celles que l’on croit. Il est aujourd’hui clairement établi que ce sont celles les plus instruites, les plus diplômées et qui ont le plus de responsabilités managériales qui ont tendance à abuser d’alcool.

Plus nuisible chez les femmes

C’est ce que l’on appelle souvent pour atténuer l’image péjorative : l’alcoolisme mondain. Une femme qui boit est encore un tabou culturel comme tout ce qui touche aux femmes et à leur corps. Selon les codes sociaux si elle est désinhibée par l’alcool, c’ est qu’elle peut se laisser aller et en particulier sexuellement : nous y voilà ! Les tabous qui pèsent sur les femmes nuisent souvent à leur santé car, de ce fait, celles qui ont un problème d’alcool ne se soignent pas puisqu’aux yeux des autres cette souffrance n’est pas une maladie mais un vice. Or retarder l’accès aux soins, c’est aggraver la situation car l’alcool est bien plus nuisible chez les femmes que chez les hommes.

Seule et en silence

La maladie s’installe de façon insidieuse. Le phénomène de dépendance consiste à ne plus être libre de s’abstenir de boire et alors plus rien ne compte plus que le produit qui sera le seul soulagement de la journée. Les femmes boivent souvent le soir, seules, dans un contexte de tristesse ou de dépression, elles décrivent une sensation de vide intérieur ou un ennui profond même si leur vie est très chargée. Le produit est une forme d’auto-médication qui permet d’oublier, de décompresser, de s’anesthésier et de dormir. Sur le court terme, l’alcool est un antidépresseur, un anxiolytique, un réconfort, un ami. Mais sur le moyen et le long terme, il devient anxiogène dépressogène et un mauvais compagnon, mais s’il vient à manquer, seule sa consommation soulage. C’est ainsi que la femme est emprisonnée par le produit, seule et en silence. Elle se sent fautive d’être malade, car dans son milieu ces choses-là ne se font pas, pense-t-elle. Les femmes arrivent d’ailleurs à très bien cacher : les bouteilles dans leur domicile et les stigmates physiques pour les étrangers.

Addictions et violences

Le statut contemporain de la femme est tel qu’il rejoint celui des hommes, et notamment à travers certaines conduites. Les femmes fument plus et boivent plus d’alcool depuis leur accès au monde professionnel.  Aujourd’hui, nous pouvons affirmer que le milieu professionnel est un milieu anxiogène pour les femmes dans la mesure où il leur reste hostile et ingrat : à leur surinvestissement répondent pour une inégalité salariale et une considération sexiste qui demeurent et c’est d’une violence inouïe qui atteint leur estime d’elles-mêmes. Une autre violence peut être vécue dans l’intimité d’une femme qui boit trop : disqualifications, agressions physiques et parfois sexuelles. Les addictions sont synonymes de violences puisque les femmes qui ont été victimes de violences sexuelles dans leur enfance ou dans l’actualité de leur vie ont bien plus de risques de devenir addicts afin d’oublier ce traumatisme ou de déplacer la douleur ailleurs. On retrouve également souvent des troubles du comportement alimentaire associés aux addictions chez les femmes.

Les femmes sont souvent plus jeunes que leur conjoint, qui de ce fait décède plus tôt. À cela s’ajoute l’allongement de l’espérance de vie qui fait qu’elles se retrouvent seules plus jeunes et plus longtemps, ce qui peut pousser à l’alcoolisme.

Bref, la maladie alcoolique chez les femmes est un concentré des souffrances féminines puisqu’elle convoque la place professionnelle de la femme, son statut social et son statut sexuel. D’une part, il faut absolument la prévenir, d’autre part les femmes malades doivent savoir qu’il est possible de s’en sortir afin de retrouver leur  liberté.

Fatma Bouvet de la Maisonneuve
Psychiatre, écrivaine.
Auteure de « Les femmes face à l’alcool . Résister et s’en sortir » (Editions Odile Jacob, 2010)

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