Qu’aurait été La Fontaine sans les femmes

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Pour célébrer le 400e anniversaire de la naissance de Jean de La Fontaine ce 8 juillet 2021, quel plus bel hommage rendre à ce fabuleux conteur, « le premier en son espèce » disait Charles Perrault, qu’un article dans Mid&Plus…

Un conteur enchanteur

Pour la conteuse de culture que je suis devenue, cet art de conter dont La Fontaine demeure le maître incontesté, dans cette merveilleuse langue française du XVIIe siècle, est une source intarissable d’inspiration. Se présentant lui-même comme disciple de « Maître François [Rabelais], aussi bien que de Maître Clément [Marot] et de Maître Vincent [Voiture] », le « fabuliste » n’aurait rien inventé, excepté sa manière d’écrire : un style inimitable mêlant prose et vers d’inégale mesure dont quantité sont devenus des proverbes – « tel est pris qui croyait prendre » ; « en toute chose, il faut considérer la fin » – ou des expressions du langage courant – « petit poisson deviendra grand » ; « aide-toi, le Ciel t’aidera ».

Un épicurien jouisseur des plaisirs de la vie

Sa contemporaine Mademoiselle de Scudéry, auteure du roman fleuve Clélie publié en 1656, nous dresse ce portrait flatteur : « un homme de bonne mine et d’un air noble et enjoué, […] qui a une imagination si galante, un esprit si délicat, et des expressions si naturelles ; qui aime tous les plaisirs en général et qui en particulier ne hait pas trop les festins »… ni les femmes ! Le poète galant se révèle constamment séduit par les « grâces du sexe enchanteur » et le triomphe de la beauté : « Sous les cotillons des grisettes / peut loger autant de beauté / que sous les jupes des coquettes ».

« Je dois trop au beau sexe »

Bien sûr, il y eut Nicolas Fouquet auquel le poète versa une « pension poétique » de 1659 à 1661. Mais La Fontaine eut tout au long de sa vie des « protectrices » à qui il « se donna » (selon l’expression de son temps) et grâce auxquelles il a écrit la magnifique œuvre qu’il nous a léguée. À Château-Thierry où elle s’ennuie ferme, la jeune duchesse de Bouillon – Marie-Anne Mancini, nièce de Mazarin – devient dès 1662 la première lectrice-auditrice des Contes qu’elle juge extrêmement divertissants. À la ville, la « vieille Madame » – Marguerite de Lorraine, veuve de Gaston d’Orléans frère de Louis XIII –, installée dans le Palais du Luxembourg, accorde un brevet de « gentilhomme de la duchesse douairière d’Orléans » au poète qui en profite pour fréquenter assidûment les cabarets parisiens en compagnie de ses amis Molière, Racine et Boileau. À la Cour, il est protégé par Madame de Montespan et la sœur de celle-ci, Madame de Thianges, qui l’engage pour écrire un opéra.

La correspondance de Madame de Sévigné à sa fille témoigne combien ce lectorat féminin lettré et mondain – dont la marquise et son amie Madame de La Fayette, fidèles lectrices, font partie – aimait La Fontaine.

« Vous que l’on aime à l’égal de soi-même »

Entre 1668 et 1680, la « tourterelle » Marguerite de La Sablière tient un salon fort prisé dans son hôtel particulier de la rue Neuve-des-Petits-Champs où elle reçoit toute la société intellectuelle parisienne de son temps. En 1673, au faîte de sa beauté, elle invite La Fontaine à s’installer chez elle, le loge et le nourrit jusqu’en 1693. Une exceptionnelle amitié les lie : de vingt ans son aîné, La Fontaine rend un merveilleux hommage à sa chère Iris dans deux Discours à Mme de La Sablière, véritables chefs-d’œuvre du poète, le premier inséré dans le second Recueil des Fables, le second qu’il lit le 2 mai 1684, jour de sa réception à l’Académie française. Il lui dédie aussi une émouvante fable Le Corbeau, la Gazelle, la tortue et le Rat qui prône l’amitié : « À qui donner le prix ? Au cœur, si l’on m’en croit. »

Sans ces femmes du XVIIe siècle, que nous resterait-il, 400 ans plus tard, de l’œuvre du fabuliste, bonheur d’épanouissement et d’enrichissement personnels ?

Isabelle Corbier
Fondatrice de Soracha, des expériences culturelles uniques

couverture_livre_isabellecorbier_lafontaine« Il a produit des fables comme un pommier des pommes » plaisantait Madame de La Sablière : 243 exactement, inspirées d’Ésope et de Phèdre ou du sage indien Pilpay, publiées en trois recueils en 1668, en 1678 et en 1693. « Cela est peint » se réjouit la marquise de Sévigné à la lecture de ces récits brefs en forme de petits tableaux, « ample Comédie à cent actes divers ». « Tout parle en mon ouvrage, et même les poissons : / ce qu’ils disent s’adressent à tous tant que nous sommes. /Je me sers d’animaux pour instruire les hommes. » Mais « on ne s’avisera jamais d’apprendre la zoologie dans un livre de littérature » (Charles Nodier), tant le « bestiaire de La Fontaine » (Michel Pastoureau) donne peu à voir les mœurs véritables des animaux dont six espèces tiennent la vedette : le lion, le loup, le renard, l’âne, le chien et le rat. Mais laissons-là le genre animal qui représente moins de la moitié des protagonistes des Fables.

La Fontaine – Des femmes, des fables d’Isabelle Corbier – à paraître au mois de septembre.
Retrouvez tout l’hommage à La Fontaine sur www.soracha.fr

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