Dans la Collection Morozov, je voudrais…

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Parmi les 200 précieuses acquisitions des frères moscovites Morozov, chefs-d’œuvre de l’art moderne français et de l’avant-garde russe, l’œil de la rédaction a été particulièrement séduit par certains des trésors remarquables rassemblés par ces collectionneurs visionnaires.

Le portrait d’Ivan Morozov devant une toile de Matisse de Valentin Serov (1910)
par Michèle Robach

©Collection Morozov FLV 2021Ils sont deux frères nés dans les années 1870, immensément riches, issus d’ancêtres de serfs émancipés, à avoir accumulé cette fabuleuse collection. Tout jeunes, visionnaires, ils collectionnent et ramassent des centaines d’oeuvres françaises et russes, Renoir Gauguin, Matisse, Bonnard ou Cézanne, Répine, Vroubel ou encore Gontcharova. Cette collection sera nationalisée en 1918 après la Révolution et répartie de manière aléatoire entre  Moscou et Saint Petersbourg. Ivan va s’exiler et mourir peu après en 1921, à l’âge de 49 ans en Allemagne. Sur ce tableau du peintre russe Valentin Serov, Ivan Morozov est représenté devant un chef d’oeuvre de Matisse qui consacre l’intrusion massive de la couleur au tournant du siècle. Ivan semble éprouver une véritable joie de vivre, simple, pure, mise en mouvement par cette couleur dont Matisse disait qu’elle remuait le fond sensuel de l’homme.

Portrait de Mademoiselle Jeanne Samary de Pierre-Auguste Renoir (1878)
par Marie-Hélène Cossé

©Portrait de Mademoiselle Jeanne Samary de Pierre-Auguste Renoir (1878) - Collection Morozov Fondation Vuitton Paris novembre 2021Je la vois tout de suite, élégante, souriante, ingénue, toute entière tendue vers le pinceau du peintre et notre regard. Me remontent alors les souvenirs de la Nana de Zola (1880) que j’ai tant aimée et dont j’ai dévoré l’oeuvre lorsque j’étais adolescente. Mon imagination avait alors créé une Nana ressemblant étrangement à Mademoiselle Samary, l’actrice si joliment croquée ici par Renoir. Certes, il y eut la Nana d’Edouard Manet peinte en 1877 (et refusée au Salon de Paris), mais celle de Renoir, élégamment vêtue (va-t-elle au théâtre, au concert, à une soirée ?), au faîte de sa gloire, m’évoque parfaitement celle qui a frappé mon imagination de jeune fille. Jeanne Samary, le modèle du tableau, nous semble familière. En effet, le maître a peint une douzaine de tableaux d’elle entre 1877 et 1880 (dont le fameux Déjeuner des canotiers). Jeanne ne connaîtra cependant pas le tragique destin de la Nana de Zola, puisqu’elle se maria en 1882 avec Paul Lagarde, frère du peintre Pierre, dont elle eut trois enfants.

Fruits et tasse à café d’Henri Matisse (1899)
par Vicky Sommet

La Fondation Vuitton a fait les choses en grand. Et comme à chaque fin de visite, je regrette de ne pas emporter avec moi une petite toile que je regarderais avec délectation si elle ornait un des murs de ma maison. Mon vol virtuel concerne cette nature morte de Matisse, ou comme le disent si bien les Anglais « Still life », vie tranquille et immobile, qui s’intitule « Fruits et tasse à café », une des premières toiles où Matisse a laissé les couleurs remplir l’espace, la lumière montrer le bout de son nez et la mélancolie s’installer dans des aplats de rose et de vert. Si la police m’interroge, je nierai jusqu’au bout, je n’y suis pour rien dans la disparition de ce tableau qui date de 1899. Chef de file du Fauvisme, Matisse fut le modèle de nombreux peintres pour sa simplicité et pour l’emploi de la couleur comme sujet. De Picasso, ami et rival, à Andy Warhol qui « voulait être Matisse », tous les peintres du 20ème siècle se sont confrontés à son génie.

Portrait du poète Valéri Brioussov de Mikhaïl Vroubel (1906)
par Anne-Marie Chust

Dans cette incroyable pièce des Portraits génériques de l’exposition, tous plus remarquables les uns que les autres, entre Cézanne, qui les inspira tous, et Picasso, on rencontre toute cette avant-garde russe, Malevitch, Machkov et Kontchalovski, soutenue par les frères Morozov. Et cette dernière œuvre de Mikhaïl Vroubel, peinte en 1906 (année de la mort de Cézanne) et l’année même où ce favori des frères Morozov, sera atteint de cécité.  Vroubel s’est illustré dans le symbolisme et l’Art Nouveau et est souvent considéré comme le plus grand représentant de ce dernier mouvement en Russie. Une décomposition de la touche picturale en fines lames de couleur qui se multiplient pour créer un volume optique. Un véritable pont entre la fin du XIXème siècle et le début du XXème, l’avènement de l’art moderne dans ses développements les plus originaux et les plus radicaux.

♦ L’été en Normandie de Pierre Bonnard (1912)
Huile sur Toile 114 x 128 cm – Musée d’État des beaux- arts Pouchkine – Moscou – Acquis de l’artiste par la galerie Bernheim et vendu à Ivan Morozov en 1913
par Florence James

©L'été en Normandie de Pierre Bonnard (1912) WikipédiaJ’ai choisi ce tableau pour son silence et le souffle de chaleur estivale  qui le baigne. Silence. Rien n’est dit, mais tout est dit. C’est l’été. Il doit faire chaud. On devine la tente dressée au premier plan qui abrite de son ombre une femme allongée sur une chaise longue. À ses côtés, en pleine lumière, ensoleillée, assise sur la marche d’une terrasse, une jeune fille la regarde, son petit chien gris aussi. La nature verdoyante enveloppe au second plan cette conversation silencieuse. Les personnages se fondent et se confondent dans cette nature généreuse. Intentionnellement voulu par le peintre, le premier plan sombre nous plonge dans la lumière et la chaleur de l’été, décrivant ainsi le décor lumineux du deuxième plan pour magnifier la beauté de la nature en été. À l’horizon, les nuages troublent cette atmosphère sereine et calme. Annoncent-ils l’orage qui viendrait troubler cette sieste bucolique ?

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